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Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit


Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit.

Car ouïr, voir et se taire, sont trois choses difficiles à faire. On s'expose à se désespérer sur de fausses apparences; bien souvent l'effet les contredit; et, comme dit Voltaire dans l'Enfant Prodigue :

Il ne faut pas, sur la simple apparence,
Légèrement condamner l'innocence.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

On ne saurait penser à tout


On ne saurait penser à tout.

Henri IV attendait les députés de la ville d'Orléans, qui avaient dit-on, pour usage de ne boire jamais qu'assis. Je les ferai bien manquer à cet usage-là, dit le roi. Les députés sont admis au moment où le prince déjeunait. Après avoir reçu leurs compliments, le Béarnais, avec cette bonté joviale qui le caractérise, boit à la santé de la députation, et l'invite à boire à la sienne. Les députés se défendent de prendre une telle liberté. Est-ce parce que vous ne buvez qu'assis? asseyez-vous, point de cérémonie, dit le roi en insistant. Les députés, s'apercevant qu'il n'y avait pas de sièges, de renouveler leurs excuses. Le le roi se fâche; ce n'est plus une invitation, c'est un ordre qu'il leur intime. Que font les députés pour concilier ce qu'ils doivent à l'usage et au roi? Ils acceptent les verres qui leur sont offerts; mais avant de les vider, ils s'asseyent par terre. Ventre saint gris, dit Henri IV, je n'avais pas pensé à faire ôter ce siège-la. Les Orléanais avaient suivi le proverbe : On fait ce qu'on peut, et non pas ce qu'on veut.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il fait ventre de tout


Il fait ventre de tout.

Il se nourrit des mets les plus communs comme des plus délicats. Mirabeau disait d'un homme dont le ventre était excessivement gros, que Dieu ne l'avait créé que pour montrer jusqu'à quel point la peau humaine pouvait s'étendre sans se rompre.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Ventre affamé n'a pas d'oreilles


Ventre affamé n'a pas d'oreilles.

L'estomac n'entend pas toujours la morale. Avez-vous faim, il crie; mais c'est un créancier peu exigeant. On s'en débarrasse à peu de frais, pourvu qu'on lui paie ce qu'on lui doit, et non pas tout ce qu'on peut. Quand le ventre ne se contente pas de pain, dit un philosophe, le dos se courbe sous la servitude. Un ventre enflé est un tambour qui bat la retraite. Combien d'intérêts précieux sont sacrifiés à l'exigence de l'estomac! Il n'y a pas de délibération qui tienne contre l'importunité de ce viscère. On ne peut s'imaginer jusqu'à quel point il influe sur les décisions des compagnies et des assemblées délibérantes. Dans plus d'une occasion, elles ont donné le pernicieux exemple de préférer l'heure du dîner au bien et au salut même de l'état. Le cardinal de Retz se plaint, dans ses mémoires, que les mesures de sa politique étaient souvent dérangées par les cris de révolte des estomacs des parlementaires, que le prince de Condé appelait ces diables de bonnets carrés. On voit que, si l'on dit familièrement que ventre affamé n'a point d'oreilles, on peut ajouter avec raison qu'il a encore moins de cœur.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il faut gratter les gens où il leur démange


Il faut gratter les gens où il leur démange.

La louange chatouille et gagne les esprits. A mentir et à flatter, l'homme du monde gagne des amis; à dire la vérité, il les perd. Le sage, au contraire, dit la vérité sans craindre ni amis ni ennemis.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Le feu est caché sous la cendre


Le feu est caché sous la cendre.

Cela se dit communément d'une passion mal éteinte. La fausse indifférence est le propre d'un amour violent. Les efforts que l'on fait pour le concentrer, ne font qu'attiser le foyer du mal.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il n'est jamais assez tard pour faire une sottise


Il n'est jamais assez tard pour faire une sottise.

Louis XIV assiégeait Amsterdam, qui était prête à se rendre. Les magistrats s'assemblent, délibèrent sur ce qu'il y avait à faire dans une telle circonstance, et l'on convient unanimement de lui porter les clefs de la ville. On s'aperçoit alors qu'un vieux bourgmestre endormi n'a pas donné son suffrage. On le réveille; il demande ce qui a été arrêté : d'aller offrir les clefs de la ville au roi de France, lui répond-on. Les a-t-il demandées, répartit le vieux donneur? pas encore lui réplique-t-on. En ce cas, messieurs, leur dit-il, attendez du moins qu'il les demande. Ce conseil fut le salut de la ville.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud


Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud.

Qui néglige l'occasion
La perd, à sa confusion.

Ce proverbe a pour but de démontrer qu'il faut saisir l'occasion aux cheveux. Les anciens la représentaient comme une divinité allégorique qui présidait au moment le plus favorable pour réussir dans une entreprise. Ils la peignaient, comme l'a fait Phidias, fameux sculpteur de l'antiquité, avec une touffe de cheveux qui lui couvrait le visage, pour empêcher qu'on ne pût la reconnaître. C'est cette touffe qu'il fallait habilement saisir. Lorsqu'une fois l'occasion est échappée, on la rattrape difficilement : voilà pourquoi ces mêmes anciens l'avaient encore représentée avec la tête chauve par derrière.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Qui oblige fait des ingrats


Qui oblige fait des ingrats.

On doit aimer à obliger tout le monde autant qu'il est possible; mais il faut le faire avec prudence, si l'on ne veut pas en être quelquefois la dupe. Un curé de village, que l'expérience avait instruit, allant dans une grande ville, fut chargé par plusieurs de ses paroissiens de leur faire une quantité d'emplettes. Chacun lui donna un mémoire en lui promettant qu'à sou retour, l'argent qu'il aurait employé lui serait rendu. Le curé se chargea de tout, et partit. Étant à la ville, il fit emplette pour une seule personne qui lui avait donné de l'argent. De retour chez lui, il remit la marchandise à celui à qui elle appartenait. Tous les autres crurent que le curé avait pareille remise à leur faire; mais il leur dit qu'il lui était arrivé un malheur : qu'ayant mis tous leurs mémoires sur sa table, le vent les avait emportés par une fenêtre, et qu'ils étaient tombés dans la rivière qui était au-dessous, à l'exception de celui d'un tel, qui en avait enveloppé son argent, ce qui l'avait empêché de s'envoler avec les autres. Ne voit-on pas tous les jours donner de ces petites commissions dont on se croit dispensé de fournir la valeur, parce qu'on semble y attacher peu ou point d'importance. Ce sont de petits effets tirés à vue sur la bourse des personnes obligeantes.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Promettre et tenir sont deux


Promettre et tenir sont deux.

Ce qu'on promet légèrement,
On l'exécute rarement.

Et, pour parler d'une manière plus triviale, il ne faut pas promettre plus de beurre que de pain, c'est-à-dire plus qu'on n'a envie ou qu'on ne peut tenir, enfin tromper quelqu'un par des promesses qu'on sait ne pouvoir pas effectuer. Les Italiens disent en proverbes : A donnare e tenere, bisogna avere; prometter non e dare, ma per matto contentare. Aujourd'hui presque tous les gens en place ressemblent à cet avare qui disait à quelqu'un qui lui avait rendu de grands services : Faites-moi souvenir de vous promettre quelque chose. On dit encore proverbialement : Promettre des monts d'or. Cette expression est fort bien rendue dans ce passage de Perse :

Venienti occurrite morbo,
Et quid opus cratero magnos promittere montes ?
                                                    (SATIR. III.)

« Il faut prévenir le mal, il n'est plus temps de promettre des monts d'or au médecin. »

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas


Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Ce proverbe donne à entendre que les maux et les plaisirs ne sont pas continuels : pendant qu'une journée est une cruelle marâtre, dit Hésiode, l'autre est une bonne mère. Il ne faut donc pas faire fonds sur un bonheur constant; aujourd'hui bien, demain mal. Dans la carrière de la vie, le bon et le mauvais se débusquent alternativement. Sénèque le tragique dit : « Il n'est point dans la vie d'état permanent : le plaisir et la peine se succèdent, le plaisir dure peu ; un seul instant suffit pour nous précipiter du faîte des grandeurs au dernier terme de la vie. »

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Diseurs de bons mots, mauvais caractères


Diseurs de bons mots, mauvais caractères.

Expression de Pascal, qui est devenue proverbe; tant il est vrai que dans la société il se trouve de ces impertinents conteurs, qui troubleraient le repos d'une famille entière pour avoir te sot plaisir de lancer un quolibet. Les diseurs de bons mots ne sont pas souvent les plus sages, et, s'ils sont si habiles à débiter des sujets de scandale, c'est qu'ils ont eu la malignité de les chercher. Ce n'est pas qu'on ne puisse être sage et railler finement et avec modération, au lieu d'emporter la pièce ; mais il est si facile de contracter une mauvaise habitude, qu'on devrait se mettre en garde contre soi-même, et s'abstenir de railler plutôt que de s'exposer à pleurer après avoir fait rire les autres ;

Car tel mot, pour avoir réjoui l'auditeur,
A coûté bien louvent des larmes au railleur.

Un de ces plaisants de salons, comme on en voit tant, s'amusait aux dépens d'un homme qui avait un nez d'une grandeur démesurée; celui-ci tira un miroir de sa poche, et fit voir à l'autre qu'il était camard. Cléon était accueilli, fêté par un homme puissant; il avait son oreille et toute sa confiance; un bon mot, mal placé, l'a fait chasser honteusement et sans retour. Que ne se taisait-il? Il faut beaucoup d'esprit pour soutenir le personnage de railleur, et peu de bon sens pour l'entreprendre. Ce n'est jamais qu'aux dépens de son repos qu'on trouble celui des autres.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il donne des verges pour se fouetter


Il donne des verges pour se fouetter.

Manière familière et proverbiale de parler, lorsqu'une personne fournit dans la discussion des arguments contre elle même, et dans le cours de la vie des moyens de lui nuire.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

La balle va au joueur


La balle va au joueur.

C'est-à-dire que les occasions se présentent d'elles-mêmes à ceux qui les cherchent.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Le feu ne va pas sans fumée


Le feu ne va pas sans fumée.

Ce proverbe signifie que d'ordinaire il ne court point de bruit qui n'ait quelque fondement; qu'il n'y a pas de passion, si concentrée qu'elle soit, qui ne se décèle par quelque léger indice. Les Italiens disent : Il fuoco, l'amor et la tosse, presto si conosce, le feu, l'amour et la toux se découvrent tout de suite; les Espagnols : Cerca le anda el humo tras la llama. La Bruyère a dit : La plupart des bruits qui courent sur les personnes et sur les choses est ordinairement la vérité :

Je veux bien croire au fond qu'il ne se passe rien,
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Un clou chasse l'autre


Un clou chasse l'autre.

Brantôme se sert de ce proverbe dans l'occasion suivante, qui en explique parfaitement le sens : « J'ai ouï dire, et je le tiens de bon lieu, que lorsque François Ier eut laissé madame de Chateaubriand, sa maîtresse fort favorite, pour prendre madame d'Etampes, ainsi qu'un clou chasse l'autre, madame d'Etampes pria le roi de retirer de ladite dame de Chateaubriand tous les plus beaux joyaux qu'il lui avait donnés, non pour le prix et la valeur, car pour lors les pierreries n'avaient pas la vogue qu'elles ont eue depuis, mais pour l'amour des belles devises qui y étaient mises engravées et empreintes, lesquelles la reine de Navarre, sa sœur, avait faites et composées, car elle était très bonne maîtresse.» Clavus clavum trudit, disent les Latins.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Les petits ruisseaux font les grandes rivières


Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Les petits gains réunis finissent par faire des sommes considérables. Il en est de même des petites pertes au jeu. Madame de Sévigné a dit fort agréablement : « Les petites pertes fréquentes au jeu sont comme les petites pluies, qui gâtent bien les chemins. »

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il n'y a pas de comparaison qui ne cloche


Il n'y a pas de comparaison qui ne cloche.

Pour dire qu'il n'y a pas de comparaison qui soit parfaite en tout. Les habitants de Corinthe, ayant envoyé à Alexandre des lettres de citoyen, l'assuraient que, par cet honneur insigne, ils l'avaient traité comme Hercule. En vérité, leur répondit-il un peu piqué, dans l'honneur que vous m'avez fait, je n'estime que la comparaison. Comparaison n'est pas raison : C'est ce qui arrive presque toujours dans les écrits des auteurs médiocres, qui emploient souvent la métaphore sans rime ni raison. L'épigramme suivante, dirigée contre un juge peu intègre, vient à l'appui de ce second proverbe :

J'alléguais contre ma partie
Une raison sans répartie,
Sans qu'il dit de sa part rien en comparaison;
Mais je vois bien, puisqu'il l'emporte,
Qu'avec des juges de la sorte,
Un bon levraut vaut mieux qu'une bonne raison.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

Il n'y a rien de plus orgueilleux qu'un riche qui a été gueux.


Il n'y a rien de plus orgueilleux qu'un riche qui a été gueux.

On dit encore : Fier comme un parvenu. Ceux que la fortune a été chercher dans la lie du peuple, pour les porter sur ses épaules dans son temple, ou chez qui elle s'est fait porter elle même sur des crochets, comme dit un ancien moraliste, sont presque tous fiers et insolents. Ils attribuent à leur capacité, à leur industrie ou à leur mérite, des faveurs que la fortune n'aurait garde de leur accorder, si elle y voyait clair. Ces champignons du hasard se donnent des airs de grandeur par leurs dépenses, et méprisent ceux avec qui ils allaient de pair autrefois. Une comparaison originale de Rabelais peint fort bien les caprices de la fortune; il dit que la fortune est un arbre qui produit toutes sortes de lames et d'ustensiles, et que l'espace de terre qui l'environne pousse des manches de toutes façons : lorsque les fruits de l'arbre sont mûrs, ils tombent, et il arrive assez bizarrement que la lame d'une épée rencontre le manche d'une étrille, et que celle-ci s'enfile de même dans la garde d'une épée. On fait ordinairement deux fausses généalogies aux nouveaux parvenus, l'une pour les relever, l'autre pour les abaisser.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828

C'est un mur d'airain


C'est un mur d'airain.

Cela se dit également d'un homme inflexible, et d'un obstacle insurmontable. Jamais cette expression proverbiale n'a été plus employée que pendant la révolution et que par les matadors de ces temps de sinistre mémoire. C'est un singulier rapprochement à faire, que le langage participe de la  bizarrerie et de la férocité des mœurs. Le mur d'airain a donc été une expression favorite de nos modernes Dracons. Il n'y a pas un de leurs discours patriotiques où il n'y ait un mur d'airain. « Leurs principes, leurs constitutions, leurs bras, tout cela dit spirituellement M. Berchoux dans une note de son art politique, formait un mur d'airain autour de la patrie. » Bonaparte s'est souvent servi de ce mur d'airain; il y joignait aussi une barrière de fer, dans un discours au sénat. Il parlait même souvent de sa main de fer. Dieu sait comme la patrie, malgré son mur d'airain, sa barrière de fer et sa main de fer a été fermée hermétiquement à l'invasion européenne, qui devait, disait-on, se briser contre ce fer et cet airain. Il appartenait à Horace de faire un plus juste emploi que Bonaparte de ce mur d'airain, lorsqu'il dit:

Hic murus akeneus esto,
Nil conscire sibi, nullà pallescere culpâ.

Soyez comme un mur d'airain pour résister à tout ce qui pourrait blesser votre conscience et dont vous puissiez rougir.

HISTOIRE GÉNÉRALE DES PROVERBES T1 C. De Méry 1828